|
| |

Mère Francia
Gabrielle de Linares
(1897-
1992) |
|
Gabrielle
Gonzalez de Linarès
, en religion sœur Marie Francia, de Notre-Dame de Sion. (Guérande
25.9. 1897- Issy les Moulineaux 6.9.1992).
Née dans une famille
d’officiers, lorsqu’elle entre à Notre Dame de Sion en 1925, elle a une
solide formation intellectuelle, elle est par ailleurs excellente
musicienne. Elle fait profession en 1928 et prononce ses vœux perpétuels en
1934.
Comme la plupart des
religieuses de chœur de la congrégation à l’époque, elle enseigne dans
diverses maisons en France et en Europe, notamment à Bucarest et Strasbourg
. En 1934, elle est nommée à la maison-mère à Paris dont elle devient en
1941 la première assistante ; elle en dirige le pensionnat jusqu’en 1949.
Elle s’ y révèle une grande éducatrice, cachant, derrière un abord austère,
de grandes qualités de cœur dans ses relations avec les élèves et leurs
familles. C’est là, pendant la guerre, qu’elle va donner toute sa mesure,
mettant au service des enfants juifs son intelligence et son courage : non
seulement elle conserve les élèves juives mais elle en héberge d’autres.
Pour cette œuvre de sauvetage, elle constitue une petite équipe de
religieuses sûres, résiste avec vigueur soit aux pressions policières qui
lui demandent de livrer les enfants, soit aux pressions intérieures à la
maison pour qu’elle ne les garde pas, n’hésitant pas, elle, la religieuse
respectant par ailleurs parfaitement le vœu d’obéissance, à braver, dans ce
cas, l’autorité de sa supérieure. Elle collabore avec le père Devaux, le
supérieur des pères de Sion, qui organise le sauvetage de très nombreux
enfants juifs mais reste très réservée sur les baptêmes d’enfants même
demandés par les parents ; elle participe, avec Germaine Ribière, à une
filière qui envoie des Juifs vers la zone Sud, souvent les maisons de Sion
de Lyon et de Grenoble.
Après la guerre, elle est
chargée par la congrégation d’assurer la difficile mission de maintenir des
relations avec les sœurs restées en Roumanie sous régime communiste.
Outre des fonctions de
capitulaire et de conseillère générale (assistant la supérieure générale
dans son gouvernement) de 1951 à 1960, elle assure de 1953 à 1959 la charge
délicate de supérieure des Ancelles, une branche de la congrégation
rattachée en 1937 avec un statut particulier et qui cherche à préciser son
style de vie religieuse et apostolique. Ainsi mère Francia est envoyée
fonder une communauté, d’abord sans succès à Madrid, puis à Barcelone : là,
de 1960 à 1963, dans le bario où la petite communauté vit très pauvrement,
se consacrant au travail social, sœur Francia est appelée la « Signorita
Madame » ; en plein franquisme, elle est parfaitement acceptée par le peuple
catalan.
Après la séparation des
Ancelles qui se constituent en institut séculier en 1964, elle se voit
confier pendant vingt ans la responsabilité de maîtresse de maison chez les
pères de Sion, acceptant d’être « servante », elle en fait un lieu de
rencontres exceptionnel. Elle dira plus tard « Tout m’a intéressée »..
Enfin, dans la maison de
sœurs âgées d’Issy, elle garde jusqu’au bout ses qualités d’accueil et de
réconfort. Un de ses proches l’évoque ainsi : « Clairvoyante dans les
affaires du monde et celles de la foi »,
Madeleine
Comte
« En
mémoire de… »,Notre Dame de Sion, 1992 n° 14 ; Madeleine Comte
|
|
Mère
Francia
et son équipe
Elle
peut compter, pour son action de sauvetage, sur un important réseau de
relations : sa famille d'abord, à qui elle fait appel à plusieurs reprises
pour cacher des enfants ; le médecin qui lui procure des taxis et lui
fournit les certificats de complaisance nécessaires à l'envoi en lieu sûr, «
pour raisons de santé », des enfants cachés. Elle a évoqué aussi à plusieurs
reprises l'aide reçue de la police : un de ses fonctionnaires au moins lui a
fourni des cartes d'identité ou des passeports en blanc. Il lui restait à
les remplir et à faire apprendre aux enfants leurs nouveaux noms.
Qu'elle soit responsable
du pensionnat facilite les choses. On sait que ce genre d'action se mène
toujours en équipe. « Cinq ou six personnes m'aidaient beaucoup », dit-elle.
Elle insiste en même temps sur la prudence nécessaire vis-à-vis des autres,
dont certaines pouvaient être parfaitement inconscientes du danger.
Elle " recrute" en
quelque sorte mère Apollonie, la sous-maîtresse des novices, qui lui fait
confiance en acceptant de ne pas tout savoir et dont elle dit :« Elle a été
épatante' ». Très précieuse est également l'aide de quatre jeunes soeurs
converses. Soeurs
Martha
et Charline
(celle-ci alsacienne) assurent le service de la loge, poste stratégique s'il
en est, et mère
Francia
a en elles une
confiance absolue. Soeur Marie
Labre,
qui s'occupe des
Petites Marthes, une section d'enseignement ménager, est parfois requise
quand il faut loger quelqu'un. Et soeur Marie-Nazaire, responsable du
réfectoire des enfants, assure le couvert des "invités".
Outre ces collaborations
directes, mère
Francia
dit avoir pu
compter sur la complicité ou la discrétion d'un certain nombre de personnes.
Germaine Ribière cite notamment mère Marie-José, maîtresse des premières, et
mère Marie-Pascal (une Thierry d'Argenlieu). Mlle Hue, l'assistante sociale
qui travaille avec le père Devaux, a joué un rôle important dans la
recherche de placements pour les enfants.
Dans un registre
différent, Germaine Ribière évoque également la personnalité douloureuse
d'une religieuse d'origine allemande « menue, brûlée par la souffrance »,
mère Hildeberthe, amie de l'abbé Oesterreicher
(prêtre autrichien, d'origine juive, qui a
combattu le racisme nazi dans son pays jusqu'à l'Anschluss, s'est réfugié
ensuite à Paris où il a préparé un recueil de documents sur la persécution
antisémite et antichrétienne. Après l'armistice, il réussit à passer de
Marseille aux Etats-Unis, avec l'aide de Jacques Maritain).
Très isolée dans la maison, elle a néanmoins courageusement accompagné
Germaine Ribière dans plusieurs démarches difficiles à la
Kommandantur.
Sauvetages
Peut-on dresser le bilan de l'action menée
par l'équipe de mère Francia
? Cette évaluation est très difficile car nous
savons qu'elle a agi en
collaboration constante avec le père Devaux.
Pour ce que j'appellerai l'action propre
du 61 bis, mère Francia,
interrogée
par soeur Anna-Maria et soeur Odile Roussel, avance le chiffre de, cinquante
personnes sauvées, et peut-être plus. Ce sont des fillettes intégrées aux
élèves du pensionnat, jusqu'à une trentaine dit-elle à soeur Odile Roussel.
Des enfants sont parfois hébergées
provisoirement à Sion en attendant
un refuge plus sûr, et aussi des familles. Laissons la parole à mère
Francia :
« C'est ce qui est arrivé, par exemple
à une famille hongroise : le père a pu s'échapper, la mère s'est cachée à
Grandbourg pendant qu'on préparait son départ. C'est
tout un groupe de protestants qui l'a sauvée en la mettant dans la soute à
charbon d'une locomotive. Le train partait de Paris, s'arrêtait entre
Bayonne et Biarritz. La personne est descendue et il y avait une auto qui
l'attendait. On a sauvé comme cela beaucoup de gens. Restaient un bébé et
une petite fille. Moi, j'ai pris le bébé dans la maison et la petite, je
l'ai fait passer comme beaucoup d'enfants par un train qui était organisé
par le maréchal pour que des enfants qui avaient besoin de changer d'air
aillent en zone libre. Je faisais des faux passeports et de fausses cartes
d'identité.
De la famille dont je vous ai parlé, il
me restait sur les bras le bébé de neuf mois. Alors j'ai eu l'idée d'aller à
la Croix Rouge. Je leur ai apporté en cadeau une certaine somme d'argent.
Quinze jours plus tard, j'ai téléphoné pour demander si on pouvait prendre
ce bébé. Je savais qu'il y avait un train de la Croix Rouge qui partait en
zone libre et qui transportait des enfants... On m'a dit : "Très bien !
Naturellement cette enfant n'est pas juive ?" J'ai répondu : "Oh
certainement pas !". Alors avec mère Apollonie, nous l'avons emmenée à la
gare, et on nous a demandé ses papiers. Nous avons dit: " Nous avons
complètement oublié qu'il fallait des papiers pour un bébé". On l'a pris.
C'était une enfant extraordinaire qui ne disait rien. La dame de la Croix
Rouge m'a dit : "Alors on va nous la prendre à la ligne de démarcation !"
J'ai dit :" Non vous n'avez qu'à la cacher sous des vêtements... elle ne
dira rien". Elle est passée comme cela et elle arrivée à Lyon où mère
Marie-Paul s'en est occupée. »
Ce
récit fait mesurer les trésors d'inventivité déployés et aussi l'insécurité
permanente affrontée dans ces entreprises de sauvetage. Il fallait parfois
un courage peu commun.
A une date qui n'est pas précisée, un
monsieur vient réclamer enfants juives qui sont dans la maison. La liste est
précise, c'est manifestement
le résultat d'une dénonciation. Mère
Francia
répond :
« Elles sont ici mais je ne les donnerai pas,
il n'y a rien à faire, cela ira jusqu'au Cardinal, cela ira jusqu'au
Maréchal, vous me prendrez, mais les enfants, jamais. »
A son interlocuteur désarçonné, qui ne
devait pas être très convaincu de l'urgence de sa mission, Mère
Francia
fournit avec une tranquille assurance
la solution :
« Ce que vous pouvez faire ? Vous pouvez
revenir dans huit jours et vous me donnez le temps de cacher les enfants !»
Elle avoue avoir reçu des conseils de prudence
d'un dominicain (elle place beaucoup d'enfants dans les maisons dominicaine
Montlignon).
Geneviève Lang, fille d'un ingénieur de la
SNCF parfaitement assimilé, est une des nombreuses enfants cachées abritées
à Sion. Son père, très proche du christianisme, avait connu à. Mgr
Rémond (dont l'action en faveur des Juifs a été
considérable Il souhaitait pour ses enfants une éducation chrétienne et
envisagea le baptême, mais l'avait comme Bergson différé par solidarité avec
son peuple. Ayant séjourné à Strasbourg, la famille Lang conservait de Sion
une impression sympathique, ce qui explique qu'installée en
1939 dans la région parisienne elle
confie ses filles au pensionnat de Grandbourg.
En décembre 1941, c'est le drame. M.
Lang, Français ancien combattant est arrêté. Déporté dans le premier convoi,
il mourra le 27 mars 1942. Ballotée entre Sion et un cours privé, la
fillette de onze ans est confiée à mère
Francia de septembre 1943 à juin
1944, tandis que sa soeur aînée est hébergée dans la maison de Sion de Lyon.
Elle y connaît de nombreuses alertes, à
l'abri dans diverses cachettes, soit dans la maison même et ses dépendances
(dans la pension de dames derrière le pensionnat, voire dans la clôture...),
soit dans des familles amies. Mère
Francia l'a confiée un temps à
une de ses cousines qui lui rendait beaucoup de services, puis à la famille
de l'historien Marcel Reinhard, dont elle conserve un souvenir ému et
reconnaissant.
Petite Juive astreinte au port de l'étoile
jaune, elle n'essuie pas à Sion de remarques blessantes, à la différence du
cours privé qu'elle a fréquenté auparavant. Cela ne l'empêche pas d'être
invitée dans des familles. Elle croit se souvenir qu'il y avait deux ou
trois petites Juives dans sa classe.
De ses relations avec les religieuses, elle
garde surtout l'image de mère Francia. Celle-ci a donné une véritable
sécurité affective à la fillette traumatisée par la déportation d'un père
dont on était sans nouvelles et la séparation d'avec sa mère et sa soeur
aînée. Geneviève pouvait voir la directrice chaque fois qu'elle en éprouvait
le besoin. Elle ne s'est pas sentie pour autant enfermée dans un cocon. mère
Francia tenait les pensionnaires au courant des événements : les risques de
perquisition, le débarquement.
Si jeune qu'elle soit, la petite a
soupçonné les activités clandestines de mère
Francia. Un jour qu'elle la
voyait partir en civil, en tailleur gris, celle-ci lui a dit qu'elle allait
s'occuper d'enfants juifs encore plus malheureux qu'elle - ce qui montre
qu'elle effectuait ellemême des accompagnements dans la région parisienne.
Sur le plan religieux, les attaches
familiales avec le judaïsme étaient très ténues. Ses parents s'étaient
mariés religieusement mais pas en présence d'un rabbin. On a vu l'évolution
religieuse du père. Lors de son arrestation il a emmené deux livres : la
Bible et les Pensées de Pascal. Aussi lorsque Geneviève demande le baptême
et suit pendant dix-huit mois la catéchèse assurée par mère Édith, qui est
en quelque sorte son deuxième pôle affectif à Sion, l'influence qui a pu
peser sur sa décision est celle de son père et non celle des religieuses qui
n'ont exercé aucune pression sur elle.
Cette histoire est un exemple de protection
exceptionnelle, due à la situation tragique de la fillette et aussi, comme
elle le dit, à sa conformité intellectuelle et sociale avec le milieu de
Sion dans lequel elle pouvait s'intégrer sans difficultés.
Madeleine
Comte, Sauvetages et baptêmes. Les religieuses de Notre –Dame de Sion
face à la persécution des Juifs en France (1940-1944 ),
l’Harmattan, 2001 ,220 p.
|
|
Un témoignage récent :
Ayant passé 2
jours au carmel d’Avon, sur les lieux du tournage de « Au revoir les
enfants » Avon , lieu réel de la vie, de l’héroïsme et de la sépulture
du P.Jacques (le P. Jean du film ), je me suis trouvée providentiellement
placée lors du joyeux repas du 25, pris en commun par les carmes, leurs
invités et les SDF du coin à côté du Fr. Robert ARCAS, postulateur de la
cause de béatification du P.Jacques. Il m’a appris que les enfants juifs
avaient été amenés à Avon par les Soeurs de Sion (les écoles de Sion
n'étant pas mixtes à l'époque il était très difficile d' y cacher des petits
garçons); curieux de précisions à
introduire dans son dossier pour Rome et à mentionner dans le petit « musée
du P.Jacques » à Avon, il a été heureux de connaître les souvenirs de ma
période de travail 1977 – 1987, chez nos frères du 68 (les religieux de
Sion). De nombreux juifs d’une quarantaine d’années venaient y chercher
des traces écrites de leur séjour transitoire quand le P. Devaux les
entassait dans tous les espaces possibles de leur maison avant de les
confier à Sr Francia et son équipe pour les convoyer vers des lieux plus
sûrs.
Soeur Roberte Gagnon, janvier 2007 |
|
1er février 2007
"Mère Francia"
recevra à titre posthume la médaille des justes parmi les nations.
Mais elle n'est pas la seule |
|
DEUX RELIGIEUSES DE SION HONORÉES PAR L'ÉTAT
D'ISRAËL
Ces " Justes parmi les Nations " qui ont sauvé des vies
ROME, 4 février (ZENIT) - Sr Virginie Badetti et
Sr Emilia Benedetti, religieuses de Notre-Dame de Sion, ont été inscrites à
titre posthume, comme " Justes parmi les Nations " au mémorial de la Shoah à
Yad Vashem, aux portes de Jérusalem, pour avoir sauvé 187 Juifs de la
déportation, à Rome, pendant l'occupation nazie. Jeudi 4 février,
l'ambassadeur d'Israël à Rome, M. Yehuda Millo, a remis les médailles
décernées aux deux religieuses à la Supérieure générale actuelle de la
congrégation, Sr Mechtild Wahle, allemande, en présence de nombreuses
personnalités Juives et Catholiques, et en particulier, une douzaine de
personnes Juives, qui ont profité de l'hospitalité inconditionnelle des
Religieuses de Sion, à Rome, sur la colline du Janicule.
Parmi les personnalités présentes également, le
journaliste et écrivain italien Antonio Gaspari, auteur d'un livre récent
intitulé " Cachés au couvent " (" Nascosti in convento ", Ancora, 1999,
traduction italienne d'un titre publié en espagnol par Planeta à Barcelone
en 1998), mais pas encore traduit en France.
" Je me sens profondément honoré déclarait
l'ambassadeur, de pouvoir remettre la médaille des Justes à la mémoire de Sr
Virginie Badetti et de Sr Emilia Benedetti qui, à l'époque de l'occupation
nazie en Italie, sauvèrent 187 Juifs de la persécution ". Un héroïsme au
quotidien, à une époque où sauver des Juifs signifiait risquer sa vie et
celle des siens. " La grandeur de leur acte consiste, ajoutait
l'ambassadeur, dans la simplicité avec laquelle elles ont déployé cette aide
".
" Cette rencontre, faisait remarquer à son tour
Sr Mechtild Wahle, touche notre mémoire, mais au moment où la gratitude
devrait l'emporter, nous ne pouvons pas ne pas éprouver aussi de la douleur
pour ceux qui n'ont pas pu être sauvés au cours de ces années terribles ".
L'émotion était à son comble lorsque les Juifs
sauvés et présents à la remise des médailles évoquèrent l'hospitalité des
Soeurs au coeur de la tourmente. Emanuele Pacifici, président de
l'association des amis de Yad Vashem en Italie, -fils du rabbin de Gênes
mort à Auschwitz-, et lui-même sauvé grâce aux religieuses de Settignano, à
Florence, soulignait pour sa part combien l'aventure des Soeurs de Sion est
l'une des nombreuses manifestations de la charité de si nombreux héros
inconnus qui ont défié la mort pour sauver des Juifs.
M. Pacifici cite à ce propos le livre d'Antonio
Gaspari. Le livre raconte ces " incroyables histoires des Juifs sauvés de la
déportation en Italie de 1943 à 1945 " grâce à " la générosité du clergé,
des religieux et du peuple italien ", insiste
M. Pacifici, vibrant d'émotion.
Des familles entières trouvèrent en effet refuge
Via Garibaldi, à la maison-mère de la congrégation de Sion : les jardiniers
se multipliaient, raconte à Zenit Soeur Dora Rutor, alors novice et
actuellement supérieure de la maison des soeurs âgées à Rome. La soeur
jardinière, explique-t-elle, s'étonnait de leur incompétence, et de la
dépense inconsidérée en salaires que cela représentait pour la maison !
La règle du silence sur ses protégés était en
effet respectée par la supérieure, par mesure de sécurité, pour eux et pour
la communauté. Par conséquent, la soeur jardinière ne savait pas que sous
les haillons du jardinier se cachait un Juif ou même un officier allié : eux
aussi et tant d'autres se présentèrent à Sion, et jamais ils ne trouvèrent
porte close, soulignent les témoins.
Les tours de garde des novices
Quatre jeunes professes ou novices de l'époque (elles avaient alors 17 ou 19
ans), Sr Dora, Sr Luisa, Sr Filomena et Sr Eduina, étaient présentes ce
matin. Elles se souviennent, surprises d'apprendre qu'elles ont été
héroïques, de l'arrivée d'une maman et de son enfant né huit jours plus tôt,
en avril 1944 : M. Vito Di Porto est présent. " Vous étiez tout petit, comme
ça ! ", s'amuse Sr Filomena en cachant son émotion sous un ton bourru. Sr
Eduina n'a pas oublié non plus les " tours de garde ". Les religieuses
avaient en effet mis sur pied toute une stratégie d'alarme en cas
d'inspection nazie ou fasciste.
Dans la cave à charbon
Pour les femmes, elles demeuraient parmi les religieuses, ou dans une
maisonnette que l'on peut encore voir dans le jardin des soeurs. Les invités
de ce jeudi 4 février n'ont pas manqué ce petit pèlerinage de la mémoire,
dans le jardin, sous un soleil comme il n'en est qu'à Rome en février.
Certains bénéficiaient alors de faux papiers établis grâce à l'aide du
Vatican qui avait fourni des machines à écrire et du matériel pour la
recherche de prisonniers, explique encore Sr Dora à Zenit. Mais l'attirail
servait à bien autre chose.
Et Sr Agnese, décédée l'an dernier à l'âge de 98
ans, bénéficiait, explique Sr Dora, de nombreux contacts à Rome : elle
servait de pont entre les personnes en danger et sa communauté. Sr Virginie,
la supérieure, française, s'appuyait aussi sur les relations romaines et
vaticanes de Sr Emilia.
Pour les hommes -nous sommes dans un couvent
féminin !-, des dortoirs avaient été aménagés jusque dans la serre, et les
soeurs avaient installé, en cas de danger, une cachette dans la cave à
charbon. À la première alerte, les enfants, plus sveltes, entraient par
l'ouverture et aidaient les autres à passer : l'issue était cachée derrière
une armoire à casseroles.
Pas un n'a été perdu
Deux fois, le couvent a été visité, mais, après avoir accompagné l'officier
dans le dédale du couvent, en commençant par l'aile habitée exclusivement
par les religieuses, la mère supérieure lui demanda s'il avait autorisation
écrite : il n'en avait pas et renonça à poursuivre son inspection. Pourtant,
en mai 1944, le mur d'enceinte du couvent et de ses dépendances fut
encerclé.
Deux hommes, pris de panique, cherchèrent à
s'enfuir vers l'ambassade d'Irlande avec laquelle le couvent a un mur
mitoyen. L'un d'eux fut pris par le barrage, jeté en prison et torturé. Les
religieuses, raconte le fils de cet homme (lui-même alors caché chez les
soeurs), se mirent en prière pour qu'il puisse se sauver, et se relayaient
dans la chapelle à cette intention : l'homme fut libéré. Comme il avait été
violemment fouetté, il s'évanouit à son arrivée au couvent. Mais il était
sauf et ce soir-là, la joie fut grande à Sion : pas un de leurs protégés ne
périt dans la tourmente.
" Cachés au couvent "
Sr Dora raconte, dans le livre d'Antonio Gaspari : " Le 16 octobre 1943,
lorsque la persécution éclata contre les Juifs, les familles se présentèrent
en nombre au portail de notre maison, à la recherche d'un refuge. De
nouvelles familles chaque jour. Et c'est ainsi qu'on est facilement arrivé à
187 personnes. Le dortoir et le parloir étaient pleins. Les gens dormaient
par terre, dans les escaliers, ,il n'y avait plus une seule place libre. La
supérieure les accueillait tous parce qu'elle savait que cela signifiait
leur sauver la vie. Comme l'accueil des hommes posait des problèmes, on a
placé des matelas dans les caves. On pensait au début que la persécution
durerait peu, mais cela a duré neuf mois. C'est alors qu'on a fait appel au
Vatican ".
La farine de Sr Pascalina
" Mgr Bellando et Mgr Montini (futur Paul VI, NDLR), continue Sr Dora dans
ce même livre, et Sr Pascalina (Secrétaire personnelle du pape Pie XII, NDLR
organisèrent le ravitaillement. Mère Pascalina nous a tellement aidées ! Une
fois elle est venue elle même avec une camionnette nous apporter de la
farine et des vivres. Nous étions si nombreux et les tickets d'alimentation
si rares ! Avec chaque ticket on avait 80gr de pain par jour. Sans l'aide du
Vatican, il nous aurait été impossible d'arriver à nourrir tout le monde ".`
Mais les perquisitions menaçaient. " À un
certain moment, continue la religieuse, s'est posé le problème d'empêcher
l'irruption des soldats allemands. La secrétairerie d'État nous avait donné
un panneau : " Propriété du Vatican ", de façon à empêcher les ingérences.
Nous avons accroché le panneau au portail et en même temps nous avons
organisé un plan d'urgence. En cas de danger, le concierge devait actionner
une sonnette cachée. En mai 1944, les Allemands ont tenté de faire
irruptions dans le couvent. La supérieure a utilisé un document qui nous
avait été fourni par la Secrétairerie d'État, ce qui les a arrêtés. Il est
vrai aussi que les alliés arrivaient ". Le drapeau blanc et jaune du
Saint-Siège fut ainsi l'ultime rempart contre la persécution.
Profession " interreligieuse "
Mais Sr Dora se souvient aussi de moments heureux. Elle confie à Antonio
Gaspari que le 14 décembre 1943, jour de sa profession religieuse, les hôtes
Juifs de la communauté prirent part à la célébration. " La chapelle était
pleine, et beaucoup d'entre eux chantèrent dans la chorale ". " C'était très
bouleversant, ajoute Sr Luisa Girelli, présente également à la remise des
médailles ce 4 février, parce qu'en dépit du danger que nous courions, les
Juifs ont participé avec nous à une fête qui n'était pas la leur. Ils l'ont
fait pour nous manifester leur gratitude ".
Une congrégation " sur la brèche "
Cette congrégation enseignante a été fondée par Théodore et Alphonse
Ratisbonne, deux prêtres catholiques alsaciens d'origine Juive, au siècle
dernier. Alphonse Ratisbonne a embrassé le christianisme à la suite d'une
apparition de la Vierge Marie, à Rome, en l'église Sant'Andrea delle Fratte,
le 20 janvier 1842, un siècle jour pour jour avant la décision de Hitler de
mettre en oeuvre la " solution finale ". Or, à Rome, Notre-Dame de Sion a
été un rempart contre l'extermination.
Les religieuses de Sion ont également abrité des
Juifs dans d'autres pays, en Roumanie, par exemple. Les religieuses tenaient
en effet des collèges et des pensionnats dans différents pays.
Actuellement, les Soeurs de Sion dirigent, à
Rome, le Service de documentation Judéo-chrétienne (SIDIC), fondé à la
demande des pères conciliaires qui voulaient promouvoir le dialogue avec le
Judaïsme au lendemain de Vatican II.
À Jérusalem, les Soeurs et les Pères de Sion
promeuvent le dialogue avec le Judaïsme grâce au Centre chrétien d'Études
juives qu'est le Centre Ratisbonne. Le centre dépend, du point de vue
académique, de l'Institut catholique de Paris, les étudiants en théologie
peuvent ainsi inclure un semestre à Ratisbonne dans leur cursus
universitaire ou suivre des cours d'été.
Mais les religieuses de Sion
ne se consacrent pas seulement au dialogue avec le Judaïsme. Elles sont là
où des minorités, en Amérique latine, par exemple, ont besoin de secours.
Pour preuve aussi l'action d'une religieuse de Sion bien connue du public
français, Sr Emmanuelle, actuellement à la retraite, mais devenue fameuse
pour son combat en faveur des chiffonniers du Caire. Elle aime à commenter
ce verset du Cantique des Cantiques " l'amour est fort comme la mort ".
C'est, dit-elle, le " feu " de l'amour de Dieu qui alimente la charité des
hommes. |
|
30 décembre 1998, Mère Dora ( Anna
OTTO)
C'est pour avoir, au péril de sa vie, tendu
une main secourable à des enfants Juifs, bravant ainsi les lois de
l'occupant nazi, que l'Institut YAD VASHEM à Jérusalem a décidé d'octroyer,
à titre posthume, le titre de JUSTE PARMI LES NATIONS, à Mère DORA.
En été 1942, au début des grandes rafles à
ANVERS, la famille WERKENDAM trouva refuge auprès de Jules et Berthe
CEULEMANS. Les parents étaient cachés dans un grenier tandis que leur petite
fille Lydia, âgée de 5 ans était hébergée par le couple CEULEMANS et
considérée comme leur propre fille.
Au bout de 2 ans, craignant les soupçons que la
présence d'une petite fille en âge scolaire, pourraient éveiller, Jules
CEULEMANS réussit à l'inscrire au Pensionnat NOTRE DAME DE SION, Arthur
Goemaerelei, 18 sous le faux nom de Lydia DE KERSMAECKER.
Seule la mère supérieure du Couvent, Mère DORA,
connaissait la véritable identité de Lydia. Le Couvent hébergeait également
d'autres fillettes juives.
A la suite d'une dénonciation concernant la
présence d'enfants Juifs au Couvent, Mère DORA préféra renvoyer Lydia chez
ses parents. Une fois le danger passé, deux semaines plus tard, Lydia put
regagner le Couvent.
Lydia se souvient s'être jointe aux prières,
avoir revêtu la robe de communiante sans toutefois avoir fait sa première
communion. Dans
son
témoignage, elle raconte comment au cours d'un bombardement, tout le couvent
descendit dans les abris.
Une des Soeurs se rendant compte que Lydia
n'était pas parmi les enfants, se précipita à l'étage et réveilla la
fillette pour l'emmener dans l'abri. Lydia ajoute aussi "ma mère fut en
contact étroit avec le Couvent durant toute la période de la guerre et les
Soeurs faisaient l'impossible pour rassurer Maman".
Mère DORA est décédée quelques jours après la
libération d'Anvers suite à une opération.
Lydia a émigré en Israël où elle a fondé une
famille avec le peintre israélien Oded FEINGERSH. Elle n'a pas pu être des
nôtres aujourd'hui mais elle nous a envoyé ce message :
"Je suis tellement heureuse que cet honneur
retombe sur les Soeurs de Notre-Dame de Sion. C'est grâce à Mère DORA que je
vis aujourd'hui. J'ai rencontré plusieurs fois les Soeurs de Sion, depuis le
début de mes recherches, à Bruxelles et à Jérusalem. Elles sont plus
érudites que moi en judaïsme. Elles parlent l'hébreu, elles chantent en
hébreu mais surtout, surtout, elles font un travail admirable pour faire
comprendre le monde juif au monde chrétien. Je tiens à dire toute ma
gratitude et mon respect pour la congrégation de NOTRE DAME DE SION".
|
|
Le
12 mai 2003, Mère Magda ZECH
Une émouvante cérémonie à Grenoble
L’après-midi du 12 mai, nous avons sœur Magda, sœur Brigitte et moi pris la
route de Grenoble pour nous rendre dans le bel auditorium du nouveau musée
pour la remise du prix Louis Blum. Louis Blum, aujourd’hui décédé, a été
l’actif président du B’naï B’rith de l’Isère. La très nombreuse assistance
avait été invitée par le maire de la ville, le CRIF, Yad Vashem, le B’naï
B’rith pour une cérémonie d’hommage aux Justes de l’Isère, ces 49 personnes
non juives qui ont été reconnues et honorées par Yad Vashem pour avoir sauvé
des juifs. La plupart bien sûr sont décédées, cependant une vingtaine
étaient présentes, 10 personnellement, les autres représentées par des
ayants-droits, descendants ou membres de la même communauté, ayant œuvré
avec eux.
Certaines d’entre vous vont se demander en quoi cela concerne votre
congrégation ; parce que la supérieure de la maison de Sion de Grenoble
pendant les années noires de l’occupation, mère Magda était une des
personnes honorées. En effet la médaille des Justes lui a été attribuée à
titre posthume ; la maison de Grenoble a été à la fois un havre pour les
Juifs persécutés et le centre d’une organisation de placement d’enfants et
de passage en Suisse pour tous ceux qu’on ne pouvait pas héberger dans un
pensionnat de jeunes filles. , Sœur Mechthild, votre supérieure générale, ne
pouvant être présente, a chargé sœur Magda de la représenter.
La
cérémonie s’est ouverte par un certain nombre d’allocutions : successivement
le maire de Grenoble qui accueillait la manifestation, le président du
comité français pour Yad Vashem, le président du CRIF Grenoble – Isère, le
sous préfet de l’Isère, la présidente locale du B’naï B’rith ont pris la
parole, puis a été lu le message du secrétaire d’Etat aux Anciens
Combattants. Que se soient associées pour cet hommage des institutions
juives et des autorités de la société civile m’a semblé riche de
signification.
Ensuite a eu lieu la remise aux Justes ou à leurs ayants-droits de deux
objets symboliques : le Dictionnaire des Justes de France
établi par Lucien Lazare, préfacé par Jacques Chirac, qui vient de paraître
et un présent en verre sur lequel est gravé le nom de la personne honorée.
Cette remise était faite par l’épouse et la fille de Louis Blum. Le maître
de cérémonie, Monsieur Claude Gros, a su donner à ce moment un ton très
chaleureux et personnel en s’adressant à chacun des récipiendaires. Et le
sourire de ceux-ci disait leur joie ; malgré le poids des années et une
démarche souvent difficile, on pouvait lire sur leur visage la profonde
humanité qui leur avait fait prendre de tels risques. Ensuite vint le tour
des ayants-droits. Et sœur Magda a reçu, avec les présents, l’ovation de
l’assistance.
Toutes
trois très émues, nous avons regretté que la congrégation dans son ensemble
ne puisse vivre avec nous ce moment exceptionnel où c’est un autre visage
d’elle qui est apparu dans cette ville de Grenoble tellement marquée par
l’affaire Finaly. Sachant le rôle joué par plusieurs religieuses de Sion au
côté du cardinal Béa dans le combat pour le document conciliaire Nostra
Aetate, j’ai été heureuse de l’allusion à « tout ce qu’elles ont fait
depuis ». Je suis reconnaissante à Monsieur Alfred Lazare, délégué de Yad
Vashem pour la région Rhône-Alpes, d’avoir eu la délicatesse d’inviter
l’historienne de Notre Dame de Sion pendant la guerre à ce moment fort qui a
été pour nous source d’une grande joie, joie que ces modestes lignes
voudraient vous faire partager.
Madeleine Comte Lyon |
| ...et toutes celles dont les actes
sont restés cachés. |
|