ANNEE B : CAREME 2009

 

Le dialogue entre chrétiens et juifs appartient à la nature de l'Eglise. Fidèle à ses promesses, Dieu ne révoque pas l'Ancienne Alliance (cf. Rm 9 et 11). Jésus de Nazareth était juif et la Terre Sainte, la terre mère de l'Eglise. Chrétiens et juifs partagent les Ecritures du peuple juif, que les chrétiens appellent l'Ancien Testament. Dans la descendance d'Abraham, juifs et chrétiens peuvent être une source de bénédiction pour l'humanité (cf. Gn 17, 4-5). La compréhension juive de la Bible peut aider l'intelligence et l'étude des Ecritures de la part des chrétiens.

L'interprétation biblique chrétienne est fondée sur l'unité des deux Testaments dans la personne de Jésus, Parole faite chair. En elle s'accomplit le sens plénier des Ecritures en continuité et discontinuité à l'égard des livres inspirés du peuple juif. Il est suggéré aux conférences épiscopales de promouvoir des rencontres et des échanges entre juifs et chrétiens

Synode sur la Parole de Dieu  Rome octobre 2008 Proposition n° 52 : Dialogue entre chrétiens et juifs

 

Depuis Vatican II la redécouverte par l’Eglise de ses racines et du «  patrimoine commun » entre Juifs et Chrétiens n’a cessé de s’approfondir. Mais pour mesurer  l’importance de la Bible qui imprègne la vie juive dans toute ses dimensions, comme l’a expliqué le Rabbin Shear-Yashuv Cohen devant les membres du Synode sur la Parole de Dieu, à Rome, en octobre dernier, il convient de ne pas séparer la Thora écrite des commentaires de la Tradition orale juive, que connaissent trop peu les chrétiens.

 

Le temps du Carême, temps de métanoia par excellence, peut être un appel à changer nos regards de chrétiens en prenant le temps de lire et méditer toute la richesse spirituelle qu’apportent ces commentaires talmudiques, principalement à travers les Haggadoth du Talmud de Jérusalem et les commentaires rabbiniques des psaumes, les Tehilim. Certains commentaires juifs contemporains permettront aussi de mieux les saisir dans leur actualité.

 

Ainsi du mercredi des Cendres au 4° dimanche de Carême, nous nous arrêterons donc sur quelques commentaires juifs, en complémentarité avec les textes bibliques de la liturgie dominicale, et certains commentaires chrétiens.

 

Nous répondrons ainsi à la proposition n° 52 du Synode sur  la Parole de Dieu, dans le prolongement de tous les textes d’application de Nostra Aetate, dont celui de 1985  - il y a presque 25 ans ! -: Juifs et Chrétiens nouveau regard : note pour une correcte présentation des Juifs et du Judaïsme dans la prédication de l’Eglise Catholique :

 

« § 2... Il s’agit de présenter l’unité de la Révélation biblique ( A.T. et N.T.)et du dessein divin... C’est ainsi que le sens définitif de l’élection d’Israël n’apparaît qu’à la lumière de l’accomplissement final (Rm 9-11) et que l’élection de Jésus-Christ est encore mieux comprise en référence et à l’annonce de la promesse (Hb 4,1-11) ...

 

§ 2.6 Identité juive et identité chrétienne doivent ainsi être chacune soigneusement distinguées dans leur lecture respective de la Bible .Mais ceci n’ôte rien à la valeur de l’Ancien Testament dans l’Eglise et n’empêche pas que les chrétiens puissent à leur tour profiter avec discernement des traditions de lecture juive ...

 

§ 5.23 ... La foi et la vie religieuse du peuple juif, telles qu’elles sont professées et vécues encore maintenant peuvent aider à mieux comprendre certains aspects de la vie de l’Eglise – cf. Jean-Paul II  6 mars 1982 - ...

 

§ 6 ... La permanence d’Israël ... est un fait historique et un signe à interpréter dans le plan de Dieu. »

 

Les thèmes des lectures de ce temps liturgique du Carême sont particulièrement intéressants pour approfondir notre foi tout en nous enrichissant à la source de la tradition juive; et ceci sans confusion ni syncrétisme, dans le respect et l’estime de la vocation particulière du peuple juif, selon le dessein de Dieu sur Israël et les Nations.

 

Isabelle Denis ND Sion Paris

 

Synode sur la Parole de Dieu  Rome octobre 2008 Proposition n° 52 : Dialogue entre chrétiens et juifs

Chrétiens et juifs partagent les Ecritures du peuple juif, que les chrétiens appellent l'Ancien Testament. Dans la descendance d'Abraham, juifs et chrétiens peuvent être une source de bénédiction pour l'humanité (cf.Gn 17, 4-5) La compréhension juive de la Bible peut aider l'intelligence et l'étude des Ecritures de la part des chrétiens ...     Il est suggéré aux conférences épiscopales de promouvoir des rencontres et des échanges entre juifs et chrétiens

 

Mercredi des Cendres 2009 : Joël 2,12-18 Psaume 50 (51) Matthieu 6, 1-6,16,18

 

- cf. introduction de Carême -

-        

« Il est encore temps, maintenant, de revenir à moi, affirme le Seigneur. Faites-le de tout votre cœur : jeûnez, pleurez et suppliez-moi. Il ne suffit pas de déchirer vos vêtements, c’est votre cœur qu’il faut changer. 

 

Oui, revenez au Seigneur, votre Dieu : Il est bienveillant et compatissant, patient et d’une immense bonté, toujours prêt à renoncer à ses menaces. Il changera peut-être d’avis, et vous comblera de ses bienfaits. Vous pourrez alors lui apporter le blé et le vin.

 

Sonnez  du cor - « le Choffar», en hébreu  -  à Sion, ordonnez un temps de jeûne, convoquez l’assemblée. Groupez la population pour une réunion solennelle. Rassemblez les vieillards, les jeunes gens et même les tout petits enfants ; que les nouveaux mariés eux-mêmes quittent la chambre de leurs noces.

Que les prêtres qui servent le Seigneur pleurent dans le Temple, entre le vestibule d’entrée et l’autel,

 et qu’ils supplient Dieu ainsi :

 

‘Seigneur, aie pitié de nous, ton peuple, ne livre pas les tiens à la honte, ne permet pas que les peuples étrangers se moquent de nous en disant ‘ Que fait donc leur Dieu.’.’ 

Or le Seigneur s’émut de jalousie pour son pays, il épargna son peuple. » Joël 2,12-18

 

"Tu as changé mon
deuil en danse"

 

Le Synode sur la Parole de Dieu, en octobre 2008, a souligné que « la compréhension juive de la Bible peut aider à l’intelligence et à l’étude des Ecritures » Voici quelques commentaires choisis dans les Haggadoth du Talmud de Babylone, spécialement sur le «  Choffar », qui permettent de se situer dans la Promesse faite à Abraham :

 

«  Michna : Le plus ancien d’entre eux les exhorta à la pénitence en ces termes – à l’occasion d’un jeûne :
Mes frères, il n’est pas dit, à propos des hommes de Ninive, que Dieu vit les sacs dont ils étaient vêtus ainsi

que leurs jeûnes, mais Dieu vit qu’ils revenaient de leurs mauvaises voies (Jonas 3,10). C’est aussi ce que dit la tradition : Déchirez votre cœur, et non vos vêtements, et revenez à l’Eternel, votre Dieu (Joël 2,13) »

Traité Ta’anit 15a

 

« Rabbi Abahou dit : Pourquoi nous servons - nous d’un Choffar en corne de bélier ? Parce que le Saint, béni soit-il, a dit : ‘utilisez un Choffar en corne de bélier, afin que je me souvienne en votre honneur, qu’Isaac, fils d’Abraham, me fut offert en sacrifice’ » Traité  Rosh Hachana 16a

  

« Le mot Terou’a (son du Choffar) nous invite à réciter des versets évoquant le Choffar »Traité Rosh Hachana 32a

 

Mais pour pouvoir « réciter des versets évoquant le Choffar » il convient de repérer ces versets et se demander pourquoi réciter  des versets bibliques ? Apprendre‘par cœur’, ou plutôt avec le cœur pour s’en souvenir, s’en

imprégner, faire corps avec la Parole de Dieu  et agir en conséquence, en vivre donc :

  

Le Choffar - la trompe ou le Cor - voici les références dans la Concordance de la TOB :

 

Ce mot est cité 72 fois dans la Bible hébraïque, dont 4 fois en araméen : Quérèn, dans le livre de Daniel :

 cf. par exemple :

 

Exode :19,1 ; Lévitique 25,9 ; Josué 6,20 ; Juges 6,34  2 Samuel  6,15; 1 Rois 1,34; Isaïe 18,3 ; Ezéchiel 33,3 à 6 Osée 5,8 – 8,1 ; Zacharie 9,14 ; Psaumes 81,4 ;Daniel 3,7 ...15 ; Néhémie 4,14 ; 2 Chroniques 15,14

 

Le Psaume de ce jour, Ps 51 dans la Bible hébraïque, est prié spécialement à Kippour, le jour du Grand Pardon, par la communauté juive.

 

  

Voici la présentation que l’on trouve dans Tehilim, tome II, Les Psaumes, La Bible commentée, hébreu/français aux éditions Colbo :

 

« Psaume 51 : Rabènou Yona consacre toute la première partie de son œuvre monumentale Cha’aré Techouva à une discussion complète des vingt principes du repentir. Il cite fréquemment ce psaume, qu’il appelle le psaume du Repentir parce qu’il est la base de tous les principes du repentir (Cha’aré Techouva 1.23).
Chaque fibre de l’être de David était bel et bien imprégnée de l’esprit du repentir. Nos rabbins enseignent : Quiconque veut se repentir doit examiner les actes de David (
Midrash Cho’her Tov 4,4).

David est décrit comme l’homme qui a rendu sublime le joug du repentir (Mo’èd  Katan 16b).

David a consacré sa vie à progresser moralement, si bien que ses efforts ont mérité une aide divine particulière. Dieu a envoyé le prophète Nathan l’informer de son péché et le guider sur le chemin du retour... C’est à cette époque que le psaume a été composé. »

 

 

Enfin, en regard avec l’un des thèmes de l’Evangile de Matthieu de ce jour, Matthieu 6,1-6.16.18, voici quelques extraits de textes rabbiniques sur l’aumône et la prière et pénitence :

 

«  Justice = aumône devant Dieu. Nous apprenons que la justice - aumône - monte devant le trône de la gloire 

cf. Ps 85,14  La justice marche devant Lui ». Sifré sur Deutéronome § 277, 123b

 

« Siméon le Juste, un des derniers membres de la Grande Synagogue/Assemblée disait : Le monde repose sur trois bases : sur l’étude de la Thora – de la Loi – sur le culte et sur la charité » Maxime des Pères, I, 2

 

 « Tu écoutes la prière, Seigneur, jusqu’à Toi vient toute chairPs 65,3.

Rabbi Yehouda bar Shalom a dit au nom de rabbi Eleazar : Selon la chair et le sang  - c'est-à-dire selon la faiblesse et les limites de la condition humaine, dans ce monde-ci -, si un pauvre vient dire quelque chose on n’y prête pas attention, mais si un riche vient dire quelque chose aussitôt on l’écoute et on le reçoit.
Mais le Saint, béni soit-Il, n’est pas ainsi car devant Lui tous sont égaux, femmes, esclaves, pauvres et riches !
Tu en vois une preuve dans le fait que la même chose est écrite de Moïse, le maître de tous les prophètes, et d’un pauvre homme. De Moïse, il est écrit : Une prière de Moïse, l’homme de Dieu
Ps 90,1 et d’un pauvre homme il est écrit : Prière d’un malheureux quand il est accablé Ps 102,1. Dans les deux cas le mot prière est employé, pour t’apprendre que tous sont égaux devant Dieu dans la prière. 
» Exode Rabbah  XXI, 4

 

 « Le Saint, béni soit-il, semble lointain, Il ne paraît pas proche de nous... Vois combien Il est élevé au-dessus du monde ! Mais un homme entre dans la synagogue, il se tient derrière le pilier et il prie à voix basse.

Eh bien, le Saint, béni soit-Il, écoute sa prière car il est dit : Anne parlait tout bas ses lèvres remuaient mais on n’entendait pas sa voix 1 S 1,13 et le Saint, béni soit-Il, écouta sa prière ; ainsi fait-il à l’égard de toutes ses créatures, car il est dit : Prière d’un malheureux quand il est accablé Ps 102,1. Quand il est comme un homme qui parle à l’oreille de son compagnon qui l’écoute.

Trouveras-tu un Dieu plus proche que Lui, puisqu’Il est aussi proche de ses créatures que la bouche de celui qui parle est proche de l’oreille de celui qui écoute. » Y. Berakhot IX, 1

 

 

« Rabbi Hanina bar Papa demanda R. Shemuel bar Nahman : Quel est le sens de ce verset : Et moi, ma prière va vers Toi, Seigneur, au temps propice Ps 69,14 ? Il lui répondit : Les portes de la prière sont parfois ouvertes, parfois fermées, mais les portes de la pénitence restent toujours ouvertes !

Rabbi ‘Anan a dit : les portes de la prière non plus ne sont jamais fermées, car il est écrit : Comme est proche le Seigneur, notre Dieu, toutes les fois que nous l’invoquons Dt 4,7. » Deutéronome Rabba II, 12

 

Isabelle Denis ND Sion Paris

1° dimanche de Carême  2009

 

              Genèse 9,8-15 ; Psaume 24 (25) ; 1 Pierre 3,18-22 ; Marc 1,12-15

 

 

Points de repères avec les deux traditions juive et chrétienne

- cf. introduction au Carême -

 

 

Le texte biblique de la première lecture, en Genèse 9,8-15 est à méditer avec l’ensemble du chapitre dont il ne peut-être dissocié sans en perdre une grande partie de son importance.

 

               Noé et L’arc dans la Nuée de M. Chagall

 

Voici donc un extrait d’un commentaire de Nehama Leibowitz, p.39 de son ouvrage En méditant la sidra Berechit, (édition du Département de l’Education et de la Culture par la Tora dans la Diaspora, 1981). Nehama Leibowitz propose un plan  très éclairant de tout ce chapitre, en se référant à Cassuto, un autre commentateur :

 

« Le plan de ce chapitre est parfaitement ordonné jusque dans ses détails. Il se divise en deux parties, de six paragraphes chacune. La première partie – VI,9 à VII,24 – décrit par étapes successives l’œuvre de la justice divine amenant la catastrophe sur la Terre remplie de violence, elle fait passer devant nous des tableaux de plus en plus obscurs jusqu’aux ténèbres de la mort du sixième paragraphe – VII,17 à 24 – où il ne subsiste qu’une faible lueur, l’arche qui glisse sur la surface des eaux agitées renfermant dans ses flancs l’espoir de toute vie future :

 

‘Et il effaça tous les êtres qui étaient sur la face de la Terre, depuis l’homme jusqu’au bétail, jusqu’au reptile et jusqu’aux oiseaux des cieux ; et ils furent effacés de la terre. Et il ne resta que Noé et ceux qui étaient avec lui dans l’arche’ (VII, 23).

 

La seconde partie – VIII, 1 à IX, 17 – nous montre les diverses étapes du rétablissement de la vie sur terre par la miséricorde divine ; la même lumière qui ne cessait de s’affaiblir, jusqu’à devenir une minuscule lueur dans les ténèbres opaques, grandit et se renforce au point d’éclairer à nouveau tout le paysage, découvrant un monde calme, coloré par les vives couleurs de l’arc-en-ciel signe de vie et de paix pour les générations futures :

 

‘C’est là le signe de l’alliance que j’ai établie entre moi et toute chair qui est sur la terre’ (9,17). »

 

 

Dans Le peuple juif, son histoire et sa tradition, de Léo Levi, livre pour jeunes de la fin de l’école primaire, il est précisé :

 

« Le Seigneur promit à Noé de ne plus jamais détruire la terre par le déluge : il bénit ses enfants et ses descendants et, en témoignage de sa Réconciliation avec l’humanité, il fit briller un merveilleux arc-en-ciel : c’est là le signe de l’alliance de paix entre Dieu et les hommes.

 

Quand nous voyons briller l’arc-en-ciel, nous – la communauté juive – récitons une bénédiction particulière pour remercier Dieu qui reste éternellement fidèle à la promesse qu’Il a faite aux hommes »

 

 Le dictionnaire encyclopédique du judaïsme rappelle à ce propos  - à l’article Noé :

 

« Quand Noé put enfin quitter l’arche, il construisit un autel et fit à Dieu offrande de bêtes pures. D.ieu donna à Noé l’arc-en-ciel en signe d’alliance ... D.ieu donna également à Noé une série de commandements – les lois noachides - considérées par la tradition juive comme les lois universelles devant régir l’humanité ...

 

... Noé occupe également une place importante dans le symbolisme chrétien ; préfigurant Jésus, il engage au repentir en annonçant le jugement, tandis que pour l’Islam, il est l’une des figures bibliques préférées du Prophète, qui lui accorde une sourate entière ».

 

 

Et à l’article ‘Lois noachides’ :

 

‘ Sept principes clés* de la moralité qui, selon l’opinion rabbinique, sont du devoir de toute l’humanité, puisque les hommes sont tous les descendants d’un ancêtre commun. Imposées à Noé, selon la tradition – juive – ces lois noachides ont précédées la Torah et la Halakhah – système légal imposé au seul peuple hébreu.

Selon Maimonide, l’acceptation, sur la base de la Bible, des sept préceptes universels, signifie que tout gentil (NDR : c’est-à-dire : non – juif) - juste est compté parmi lesles pieux (justes) des nations du monde qui ont part au monde à venir’ (Tos Sanh.13, 2).

 

ces sept principes clés sont : Justice civile (le devoir d’établir un système légal) ; interdiction du blasphème (qui comprend le faux témoignage) ; rejet de l’idolâtrie ; interdiction de l’inceste (ainsi que de l’adultère et d’autres délits sexuels) ; interdiction du meurtre ; interdiction du vol ; interdiction de manger la chair («  un membre ») découpé d’un animal vivant (c’est-à-dire la cruauté sous toutes ses formes).  (cf. Sanh. 56a.)

 

 

Le psaume 25 (24) en répons à la première lecture – prié chaque jour dans la liturgie juive - nous fit souvenir aussi que la vie n’est pas un long fleuve tranquille mais bien un combat, comme le commente la tradition juive dans Tehilim, la Bible commentée, les psaumes, tome I, p. 305 :

 

«  Ce psaume nous offre l’un des plus beaux exemples du perpétuel combat qu’a mené David pour rester sur le sentier des hommes droits. David supplie que l’aide divine lui soit accordée pour maintenir ses voies droites, pures et vraies »

 

Protection divine dont Dieu avait entouré Noé, selon Rachi, toujours dans la tradition juive, lorsque Dieu l’a vu devant Lui juste dans cette génération :

« ... Il le protégea afin que ces contemporains ne puissent pas détruire l’Arche selon leurs desseins »

 

Et nous, faisons-nous confiance à Dieu qui  nous a donné l’arc-en-ciel en signe d’Alliance éternelle ?

  

Dans la deuxième lecture de ce dimanche, 1 P. 3,18-22, nous trouvons un autre rapprochement, entre les jours de Noé et ce qui y correspond, le baptême qui sauve à présent :

 

«  Le Christ lui-même est mort une fois pour les péchés, juste pour les injustes, afin de nous mener à Dieu .. .Le baptême qui vous sauve à présent ... engagement à Dieu d’une bonne conscience par la résurrection de Jésus Christ, lui qui, passé au ciel, est assis à la droite de Dieu, après s’être soumis les Anges, les Dominations et les Puissances ».

 

 

Cet « engagement à Dieu d’une bonne conscience » ne signifie nullement un laisser aller pas plus qu’une attente passive mais suite du Christ Jésus qui, selon l’Evangile de St Marc de ce jour,  Marc 1,12-15, fut tenté par Satan. Cette tentation enracine la mission de Jésus dans l’expérience de l’Exode des Hébreux au désert, qu’il assume en tant que fils d’Israël – avant de venir en Galilée proclamer l’Evangile de Dieu. Bonne Nouvelle qui nous est destinée aujourd’hui :

 

« Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à l’Evangile »

 

  Le temps est accompli, le Royaume de Dieu est tout proche ... Repentons-nous et croyons à la Bonne Nouvelle !

 

Isabelle Denis ND Sion

 

2° dimanche de Carême 2009

 

            Genèse 22,1-18 ; Psaume 115 (116) ; Romains 8,31b-34 ; Marc 9,1-10

 

 

Points de repères avec les deux traditions juive et chrétienne

- cf. introduction au Carême -

sacrifice d'Isaac,  Chagall,, vitrail Mainz

 

Voici un extrait d’un article d’Armand Abécassis, philosophe juif de notre temps, paru dans le quotidien La Croix le 12 octobre 2008, à propos du récit de Genèse 22,1-18  que nous avons en première lecture de ce 2° dimanche de Carême :

 

« ... L'histoire d'Isaac, de sa naissance à ce qu'on a coutume d’appeler «sacrifice d'Isaac» et qu'en hébreu nous appelons «ligature d'Isaac»: en effet, le fils d'Abraham n'a pas été sacrifié, mais ligoté seulement. Or, juifs et chrétiens continuent à affirmer que Dieu a mis,à l'épreuve le patriarche en lui demandant de lui sacrifier ce qu' il avait de plus cher: son fils. Et ils présentent cette épreuve comme la plus grande preuve d'amour pour Dieu !

 

Des rabbins proposent une autre lecture de ce récit, en faisant remarquer que Dieu n'a jamais dit au patriarche «Égorge ton fils», mais «Fais-le monter pour un holocauste sur l'une des montagnes que je t'indiquerai» (Gn 22, 2). Abraham a compris l'ordre de Dieu comme s'il lui demandait de sacrifier en holocauste son fils Isaac, afin de lui prouver qu'il l'aimait et qu'il lui obéissait sans discussion. Mais Dieu a simplement demandé l’initiation du fils, c'est-à-dire sa ligature ou, en d'autres termes, la transmission de la loi qui limite la liberté du fils et limite aussi par là même le pouvoir du père sur lui.

La preuve en est le verset 12: ‘II (Dieu) dit: Ne porte pas la main sur l'adolescent et ne lui fais rien! Car à présent, je sais que tu crains Dieu...’  L'épreuve n'était donc pas d'amour, mais de respect de la loi et de la limite du pouvoir humain par l'autorité divine. L'épreuve consistait pour Abraham à sacrifier son sacrifice, le désir qu'il avait de sacrifier son fils pour Dieu.

Dieu ne demande pas au père d'immoler son fils comme Laïos face à son fils Œdipe. Il ne demande pas non plus au fils de tuer son père, comme Œdipe face à son père. Il ne demande pas non plus au fils de mourir par amour pour le père, ni au père de s'effacer totalement par amour pour son fils. Il demande la suprême épreuve pour l'homme père et l'homme fils : descendre ensemble de la montagne pour ouvrir la voie véritable de l'histoire, dans laquelle le fils continue le projet du père à sa manière et en l'enrichissant. L'épreuve est celle de la fidélité et la créativité à la fois, autant pour le fils que pour le père qui fut fils avant d'accéder à la paternité et à la transmission.

Nous apprenons alors que la fonction principale du père est de rendre son fils capable d'être père à son tour. Il est vrai qu'on ne va au statut de paternité que par le statut de filialité, grâce auquel nous apprenons à être fils pour pouvoir être père à notre tour ».

 

 

Un grand théologien chrétien contemporain, Paul Beauchamp, commente ainsi ce récit biblique :

 « Nous lisons : ‘... Ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac’. Ensuite, Abraham ne renonce pas seulement à un fils. Il renonce à la promesse ! Vingt-cinq ans ont passé après qu'il a reçu cette promesse de devenir une ‘grande nation’. Puis est venu le jour de l' ‘hospitalité’ (philoxénie), la première annonciation, Abraham avait atteint l'âge de cent ans sans que sa femme lui donne un fils. Ce qui lui avait été donné par miracle lui est aujourd'hui redemandé ! Un auteur du Nouveau Testament donne son interprétation. Non, enseigne-t-il, Abraham n'a pas renoncé à la promesse. Il s'est dit : le don promis, qui vient de plus loin que l'homme, va plus loin aussi et ne peut être retiré. ‘Même un mort, se disait-il, Dieu est capable de le ressusciter. Aussi, dans une sorte de préfiguration, il retrouva son fils’ (Hb 11, 19). N’imaginons pas que, selon cet interprète, Abraham ait vu à l'avance le dénouement de son drame :Par la foi, Abraham, mis à l'épreuve, a offert Isaac (Hb 11,17). Or la foi, c'est la nuit. La montagne nommée par le récit s'appelle ‘ Dieu verra ‘ (Gn 22,14; cf. aussi le v. 8). Dieu voit - Abraham ne voit pas. (NDR : certains exégètes traduisent par ‘ Dieu pourvoira’)

Le père ‘retrouva son fils’. Mais il est devenu un autre père. Quant au fils, le titre donné au récit par la tradition juive met l'accent sur son drame à lui : l'épisode s'appelle non pas ‘sacrifice‘, mais ‘ligature’ d’Isaac. Si Abraham n'a pas cru que Dieu veuille la mort, Isaac n'a pas cru que son père veuille le tuer... »

Cinquante portraits bibliques, Paul Beauchamp, Seuil, 2000

Le psaume 115 (116) fait partie du rituel juif de Rosh Hodesh, c'est-à-dire le premier jour de chaque mois. Il nous est donné dans notre liturgie chrétienne de Carême pour ce 2° dimanche.

Il exprime bien cette confiance inébranlable en Dieu qui fut celle d’Abraham et d’Isaac et il invite à se confier à Lui au nom même de Son amour pour nous :

 

« Le serviteur de Dieu adresse au Seigneur une calme prière. Ce n’est plus le peuple qui parle ici, mais le juste, le croyant, celui-là même qui sait combien sa vie est brève, et qui s’unit à Dieu par son ardent amour. C’est cet amour qui le sauve des liens de la mort et des angoisses du sépulcre (v.3), car le psalmiste invoque le nom du Seigneur (v.4) et alors se dissipe la détresse et la douleur, et le juste marche de nouveau devant Dieu sur la terre des vivants (v.9)».    Commentaire juif des psaumes, Emmanuel, Paris, Payot 1963.

 

Amour de Dieu qui est magnifié dans l’Epître aux Romains 8,31b-34 que la liturgie nous donne encore, au cœur de notre foi chrétienne :

 

« Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n’a pas épargné son propre Fils mais l’a livré pour nous tous, comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur ? Qui se fera l’accusateur de ceux que Dieu a élus ? C’est Dieu qui justifie, qui donc condamnera ? Le Christ Jésus, celui qui est mort, que dis-je ? ressuscité, qui est à la droite de Dieu, qui intercède pour nous ?»

 

Amour incommensurable de Dieu manifesté encore dans le récit de la Transfiguration du Christ Jésus – Evangile de ce dimanche, Marc 9,2-10, - celui-ci se faisant voir à Pierre, Jacques et Jean sur une haute montagne :

 

« Ses vêtements devinrent resplendissants... Elie leur apparut avec Moïse et ils s’entretenaient avec Jésus... Et survint une nuée qui les prit sous son ombre, et une voix partit de la nuée : ‘Celui-ci est mon Fils Bien-aimé ; écoutez-le’. Soudain, regardant autour d’eux, ils ne virent plus personne, que Jésus seul avec eux.

Comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, si ce n’est quand le Fils de l’Homme serait ressuscité d’entre les morts ». Marc 9,2-10

 

L’Evangile selon St Luc précise de quoi Elie et Moïse s’entretenaient avec Jésus : de son départ qu’il allait accomplir à Jérusalem (Luc 9,31), c'est-à-dire de sa mort qui précèderait sa résurrection d’entre les morts !

 

Ainsi au cœur de notre foi chrétienne le mystère du salut qui donne vie en abondance, à tous ceux qui y croient, ce salut est donné par la mort du Fils, ressuscité le troisième jour par Celui–là même, son Dieu et Père, de qui vient toute paternité, qui avait manifesté à Abraham qu’il n’avait pas à lui sacrifier son fils Isaac ! Aussi nous ne pouvons que redire avec l’Apôtre Paul, en reprenant sa Lettre aux Romains en Rm 8,28-30, quelques versets plus haut que la deuxième lecture, déjà citée, de ce jour :

 

« Et nous savons qu’avec ceux qui l’aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien, avec ceux qu’Il a appelé selon son dessein... ceux qu’Il a appelés, il les a justifiés, ceux qu’Il a justifiés, Il les a aussi glorifiés »

 

Pour conclure ces points de repères, nous pouvons méditer ce lien établi par la tradition chrétienne entre Isaac et Jésus, comme le commente, par exemple Hilaire de Poitiers, au IV°s , considérant alors comme « sacrifice » ce que la tradition juive elle considère comme «  ligature » - différence dont il est important d’avoir conscience ! -

« La descendance appelée en Isaac est le Christ ; en lui (Isaac) aussi nous est offerte une préfiguration de la Passion, lorsqu’il est appelé par son père au sacrifice, lorsqu’il porte le bois du sacrifice, lorsqu’un bélier se présente pour la consommation du sacrifice ».

Isabelle Denis ND Sion Paris

 

3° dimanche du Carême 2008

 

Exode 20,1-17 ; Psaume 18 (19) ; 1 Corinthiens 1,22-25 ; Jean 2,13-35

 

 

Points de repères avec les deux traditions juive et chrétienne

- cf. Introduction au Carême -

Chagall; Moïse et les Tables aux Anciens

 

Nous pouvons d’abord méditer les deux commentaires juifs à propos d’ Exode 20,1-17,  première lecture que nous offre la liturgie de ce 3° dimanche de Carême :

 

De Nehama Leibowitz :

« Les Dix Commandements commencent par: "Je suis l'Eternel ton Dieu" et se terminent par: "Tu ne convoiteras point".... Jetons maintenant un regard sur les cinq premiers commandements qui, comme on sait, sont considérés comme contenant les devoirs de l'homme envers son Créateur, alors que les cinq derniers se rapportent aux devoirs de l'homme envers son prochain (le commandement relatif au devoir d'honorer les parents figure parmi les premiers parce qu'il est considéré comme se rattachant à l'honneur dû à Dieu).

Dans quel ordre se présentent-ils ? Ils débutent par des commandements qui s'adressent au cœur, c'est-à-dire à la pensée et impliquent la reconnaissance d'un fait. Ils continuent par une prescription touchant la parole: "Tu n'invoqueras pas le nom de l'Eternel ton Dieu en vain" :

Ils se terminent par des préceptes visant l'action: "Souviens-toi du jour du Sabbat" (commandement que Moïse, rappelant le Décalogue, énonce dans le Deutéronome dans les termes: "observe le jour du Sabbat") et les relations familiales: "Honore ton père et ta mère". Ainsi notre attitude envers notre Créateur doit d'abord être solidement arrêtée dans notre cœur: de là elle commandera notre expression et enfin nos activités. Qu'est-ce à dire sinon qu'on ne saurait se contenter de "credo religieux", de "conceptions du monde" conformes à notre tradition, en un mot, de croyances si ces dernières ne se traduisent pas dans le langage, dans les actes, dans les relations familiales.

Si nous examinons les cinq derniers commandements, nous constaterons que nous passons des défenses portant sur des actes "Tu ne tueras point," "Tu ne commettras point d'adultère", "Tu ne commettras point de vol" à l'interdiction: "Tu ne rendras point contre ton prochain un faux témoignage" qui se rapporte à la parole, pour terminer sur le plus surprenant des Dix Commandements: "Tu ne convoiteras point", défense qui porte sur les sentiments du cœur ... Ce n'est pas ...  en sachant ce qui lui est interdit et en s'habituant à le considérer comme hors de sa portée que l'homme évitera la convoitise. C'est au contraire en reconnaissant, en aimant ce qu'il lui est permis d'armer, ce qui est important pour lui, ce qui seul importe et mérite l’amour, l'Eternel son Dieu, Sa Tora et Ses prescriptions ».  En méditant la sidra chemot  « l’Exode » Nehama Leibowitz, CLKH, 1985, pp.115-121

 

Et d’Abraham Heschel :

« Les Dix Commandements ne parlent pas d'un lieu saint, mais, en revanche, aussitôt après leur promulgation, Dieu dit à Moïse : « En tout lieu où J'aurai fait souvenir de Mon Nom, Je viendrai vers toi et te bénirai. » (Ex. XX, 21). La conscience d'une sainteté qui n'était point attachée à un lieu particulier permit le développement de la synagogue; le Temple était à Jérusalem seulement, alors que la synagogue était dans chaque village. La prière est liée à des heures déterminées, mais non pas à des lieux déterminés. Dans la Bible, il n'est point de chose ou de lieu qui soient saints par eux-mêmes.

Même l'endroit où devait s'ériger, en Terre Promise, le seul sanctuaire n'est jamais qualifié saint dans le Pentateuque ; à l'époque de Moïse, l'emplacement n'est pas précisé. Plus de vingt fois, on en parle comme du « lieu que le Seigneur choisira » (au futur ; notamment: Deutéronome XII, 5, 11, 14, 18, 21, 26) ...

L'emplacement – du Temple - ne fut pas choisi parce qu'il jouissait de quelque qualité surnaturelle, intrinsèque, inhérente au sol, mais parce que l'homme -David - avait prié pour un emplacement et que Dieu l'avait désiré.

Le Temple devint un lieu sacré, et pourtant sa sainteté ne lui venait pas de lui-même ; sa sainteté fut reconnue, et pourtant les prophètes ressentaient le paradoxe d'une sainteté attachée à l'espace.

Le peuple d'Israël chantait : Allons dans Son sanctuaire, Prosternons-nous   devant   l'escabeau   de   Ses  pieds (Ib, 7).

Mais le prophète proclamait : Ainsi parle le Seigneur : « Le ciel est Mon Trône Et la terre l'escabeau de Mes pieds. Où est la maison que vous Me bâtiriez, Où est le lieu de Mon repos ? » (Isaïe, lxvi,  1)

Si Dieu est partout, II ne peut être exclusivement en un endroit ; si Dieu a fait toutes choses, comment l'homme pourrait-il faire une chose pour Lui ? (cf. ib. 2) Les bâtisseurs du temps, A. Heschel, éd. de Minuit, 1957, p.182

 

Dans la liturgie juive le psaume 19 (18)   fait partie de la prière quotidienne, ainsi que de l’office du  Chabbat, de Rosh Hachana et des trois fêtes de Pèlerinage : c’est dire son importance !

 

« ... Dans ce chant, le Psalmiste prouve de six façons que la compréhension de Dieu acquise par l'étude de la Tora surpasse la perception acquise par la recherche scientifique ... .Avant la faute, Adam menait une vie droite et pure, aussi prévisible que l'orbite du soleil et des étoiles. Le péché a déformé l'homme. Seule l'étude de la Tora est capable de le redresser ... Le Psalmiste commence par exalter la précision impeccable des sphères célestes. Puis il se tourne vers l'homme pour l'exhorter à suivre l'exemple montré par le ciel, disant en fait :

 « Etudie la Tora et retourne à ce que tu dois être ! » « La Tora de HACHEM est parfaite : elle ranime l'âme.». La Tora est « droite », elle « éclaire les yeux », elle est « pure ». Accepte la Tora et imite Adam avant la faute. Il n'y a pas à s'étonner que le Gaon de Vilna (Ma'assè Rav 196) ait désigné ce psaume comme ... chant du jour, de la fête de Chavou'ot, où nous célébrons le Don de la Tora à Israël au mont Sinaï. »

Tehilim les Psaumes tome 1, p. 239

 

A propos de l’extrait de 1 Corinthiens 1,22-25 : Paul, dans sa 1° lettre aux Corinthiens s’exprime face à  à la situation d’alors de cette récente communauté chrétienne de Corinthe, encore fragile. Paul rappelle que l’unité est au nom du Christ qui l’envoie annoncer l’Evangile « nous proclamons ,nous, un Christ crucifié ... pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu ». Aussi « Face à ceux qui – dans la communauté – pensent en terme de concurrence spirituelle, Paul argumente de façon globale et à partir d’un jugement d’ensemble ... reprenant et accentuant sa doctrine de l’élection que nous connaissons de la 1° lettre aux Thessaloniciens, il les place sous une théologie de la croix (cf. surtout 1,18-31), à partir de laquelle à ses yeux toute vie spirituelle doit être ordonnée et jugée » Paul, Jürgen Becker, Cerf, 1992, p. 225

 

Le commentaire d’Abraham Heschel, dans Les bâtisseurs du temps, cité plus haut et celui du Cardinal Etchégaray, J’ai senti battre le cœur du monde, ci-dessous, sont autant de regards complémentaires qui élargissent la problématique délicate de l’Evangile de ce jour en Jean 2,13-25 :

 

« La mystérieuse différence et l'incroyable parenté entre juifs et chrétiens doivent nous porter ensemble sur le même chemin de la repentance, de la teshouva, qui est à la base de l'enseignement biblique.

Le 4 décembre 1983, en présence du pape, à l'occasion d'un synode des évêques sur la ‘ réconciliation’, j'ai lancé un vigoureux appel au pardon, mesurant la distance qui nous sépare du juif ...

Nous avons traversé l'histoire dans l'opposition Église/Synagogue, provoquée par l'endurcissement des uns et des autres, chacun étant lié à l'endurcissement de l'autre. Sur ce chemin de la pénitence, Jean-Paul II restera notre inlassable premier de cordée.

Il a très souvent parlé du pardon au peuple juif blessé à mort par la Shoah. Mais à Jérusalem, après la visite à Yad Vachem, il accompagna sa parole du geste le plus inattendu, le plus familier à un juif pèlerin, quand, s'appuyant sur son bâton de vieillard, il glissa dans une fente du mur des Lamentations le message suivant :

Dieu de nos pères, Tu as choisi Abraham et ses descendants pour amener ton nom aux nations. Nous sommes profondément attristés par le comportement de ceux qui, au cours de l'Histoire, ont fait souffrir tes enfants, et nous demandons ton pardon. Nous souhaitons nous engager dans une fraternité authentique avec le peuple du Livre. Jérusalem, le 26 mars 2000, Johannes Paulus II ».

J’ai senti battre le cœur du monde C. Etchégaray, éd. Fayard, 2007, p.360-361

 

Puisse ce temps du Carême être un pas de plus dans la fidélité aux Dix Paroles, qui nous engagent les uns et les autres, sur un chemin d’estime et de respect vers une fraternité toujours plus authentique, dans l’altérité.

 

Isabelle Denis ND Sion Paris

 

4° dimanche de Carême 2009

                                                                                    

 

 2 Chroniques 36,14-16 et 19-23 ; Psaume 136 (137) ; Ephésiens 2,4-10 ; Jean 3,14-21

Zone de Texte:  

 

Points de repères avec les deux traditions juive et chrétienne

- cf. Introduction au carême -

 

 

La première lecture de ce 4° dimanche est une mystérieuse annonce en 2 Chroniques 36,14-16 et 19-23 à propos du Temple que Cyrus, roi païen envahisseur, serait appelé à bâtir, alors qu’il avait été détruit. Cette annonce se termine avec cet appel lancé par Cyrus aux juifs déportés, en 2 Ch 36,23 :

 

« Quiconque, parmi vous, fait partie de tout son peuple, que son Dieu soit avec lui et qu’il monte »

 

 

« Qu’il monte » ? A Jérusalem, bien sûr, pour la reconstruction du Temple, ce qui se fera sous la direction d’Esdras et de Néhémie.

 

 

A cette lecture répond en écho le Psaume 136 (137) : il fait partie de la prière juive quotidienne ainsi que de la liturgie du jour de mémoire de la destruction du Temple, le 9 du mois d’Av.

Voici ce qu’en dit Emmanuel, auteur du Commentaire juif des psaumes :

 

Entre les litanies de la miséricorde de Dieu qui dure éternellement (Ps 136) et la louange de David qui célèbre Dieu de tout son cœur (Ps 138.1) se trouve le psaume 137, qui chante la tristesse du peuple dans son exil babylonien.

Quatre images se succèdent, les trois premières de deux versets chacune, la dernière de trois. Ce sont d'abord les lamentations auprès des fleuves de Babylone où les exilés en deuil suspendent leurs harpes aux saules du pays pour ne plus chanter. C'est ensuite l'ironique invite des oppresseurs à leurs vaincus de chanter pour eux les cantiques sacrés. Mais comment chanter les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère ? (137,4).

Puis c'est la solennelle promesse de ne jamais oublier Jérusalem. Enfin c'est la prière pour le châtiment* d'Edom et de Babylone (137.7-9). Il n'y a rien de plus poignant dans l'Écriture que ces quatre courtes strophes où s'expriment la plus profonde douleur d'un peuple déshérité et la plus impertinente insulte à la foi qui demeure ferme sous l'opprobre ; d'où jaillisse le cri du plus ardent amour pour le temple de Dieu et de la haine mortelle pour ceux qui ont causé un mal inexpiable à la terre sainte, séjour de Dieu.

Jamais Jérusalem ne sera oubliée, jure le psalmiste, et dans l'exil ce sera sa seule pensée. Toute joie passe nécessairement par le souvenir du sanctuaire et la vie serait impossible sans l'espérance du rétablissement. Mais c'est le sentiment religieux bien plus que le sentiment national qui commande cet indéfectible attachement. Jérusalem n'est pas le symbole de la patrie perdue mais celui du temple profané, pillé et détruit. Le retour est moins le rétablissement en terre de Canaan que le retour à Dieu.

Commentaire juif des psaumes, Emmanuel, Payot 1963 p.350

 

NB :* Ce châtiment est  interprété ainsi dans la suite du commentaire : ce n'est pas un appel aux pauvres opprimés pour qu'ils se vengent, comment le pourraient-ils ? Mais c'est la certitude que Dieu enverra un plus fort que Babylone pour détruire Babylone, un plus fort qu 'Edom pour détruire Edom. Heureux qui dévaste le dévastateur.

 

 

L’Evangile, en Jean 3,14-21, reprend la mystérieuse image du serpent d’airain du livre des Nombres 21,8-9 que la tradition rabbinique interprète dans le traité Rosh Hachana 29a :

 

Nos maîtres ont demandé : « Un (tel) serpent pouvait-il donc faire mourir ou vivre ? — En réalité, il faut y voir un symbole : quand les Israélites levaient les yeux vers Dieu en soumettant leur cœur à leur Père Céleste, ils guérissaient, sinon ils dépérissaient» (R.H. 29 a). Rabbi Haïm de Wolozin écrit, dans son commentaire (111,12)  que, lorsque les Israélites voyaient le serpent au sommet de la perche et pensaient intensément que Dieu seul pouvait provoquer une blessure ou la guérison, alors le salut ne se faisait pas attendre. Cependant le Zohar donne une autre explication : quand on voit le serpent, on prie Dieu, car, aussi longtemps que le fils voit le bâton  avec lequel le père l'a frappé,  il a peur : de même pour le serpent...

 

La voix de la Thora, Les Nombres Nb 21,8, Elie Munk, p. 211

 

 

Et que Paul Beauchamp reprend ainsi par rapport à l’Evangile de Jean :

 

« Le ‘serpent d'airain’ apparaît brièvement dans le récit de la traversée du désert au temps de l'Exode, encore plus brièvement dans l'histoire du roi Ézéchias (cinq siècles plus tard), puis dans une réflexion de la ‘ Sagesse de Salomon ‘ (juste avant l'ère chrétienne) et enfin dans l'évangile de Jean.

Il s'agit là d'un ‘type’ au sens étymologique d'une marque, enfoncée assez fort pour que son empreinte traverse les époques successives. Un type se répète, il insiste. Sans manifester tout ce qu'il ‘veut’ dire, il manifeste ce qui ‘veut se dire’ par lui et nous contraint à le chercher...

L'évangile de Jean reprend le thème à son commencement. Disons qu'il fait plein droit à Moïse. C'est le destin, peut-on dire, des archétypes : longtemps recouverts, ils réapparaissent in extremis. Venir se faire soigner et guérir près d'une image de mort en s'appuyant sur un morceau de la mémoire de l'Exode, cela avait un sens, et un sens fort, que l'évangile de Jean n'annule pas, au contraire. Il nous fait entendre, de la bouche de Jésus, cette parole :’ Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l'homme, afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle ‘ (Jn 3,14-15). Il veut dire que Jésus ‘élevé’ en croix prend la place du serpent qui donne la mort et que par ce moyen, il donne la vie. »

           Cinquante portraits bibliques, Paul Beauchamp, Seuil, 2000, p.79-80

 

 

C’est cette vie, selon l’amour gratuit de Dieu en Jésus Christ, que proclame l’auteur de la Lettre aux Ephésiens, de l’école paulinienne, datée généralement par les exégètes de l’époque post-apostolique :

 

 

« La partie dogmatique -chapitres 2-3- comprend  un fort accent rétrospectif : 2,1-10 rappelle d'abord le passé, puis le présent des destinataires. C'est l'activité créatrice de Dieu qui, par son ‘ grand amour’ (2,4), leur a donné la vie. Le passage souligne deux périodes de l'existence : le passé païen est qualifié par la mort et l'aliénation aux puissances célestes ; le don de la vie en Christ est décrit comme une résurrection d'entre les morts. »

Introduction au N.T sous la dir. de D. Marguerat, Labor et Fides  2008 L’Epître aux Ephésiens, Andreas Dettwiler

 

 

Certitude de foi au cœur de notre vie chrétienne  en Eph. 2,4-10 :

 

« Mais Dieu qui est riche en miséricorde, à cause du grand du grand amour dont il nous a aimés, alors que nous étions morts à la suite de nos fautes, nous a faits revivre avec le Christ – c’est par grâce que vous êtes sauvés -, avec lui Il nous a ressuscités et fait asseoir aux cieux, dans le Christ  Jésus ».

 

Certitude de foi dont nous avons à rendre compte aujourd’hui, avec la même force de conviction  et d’espérance dont le peuple hébreu reste exemplaire lors de son Exode, spécialement selon le récit du serpent d’Airain.

Certitude de foi, dans l’espérance du salut en Jésus-Christ ressuscité des morts, que nous ont transmise les premières générations chrétiennes.

Certitudes de foi à vivre en notre temps dans le respect de ceux et celles qui se réclament d’autres traditions religieuses et/ou humanistes, tout en oeuvrant avec eux/elles pour le bien de tous dans le partage et la justice !

 

 

Isabelle Denis ND Sion Paris

 

Mis à jour le 30/06/2010

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