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Il
existe dans la Bible au moins dix expressions différentes pour désigner le
mystère de l'Ascension. C'est comme un tâtonnement pour avancer vers le sens
de cette fête.
Je me limiterai à deux, en m'inspirant de l'évangile
de saint Jean, chapitre 16, verset 7 :
«Mais, je vous dis
la vérité : il est bon pour vous que je parte. Si en effet, je ne pars pas,
le Défenseur ne viendra pas vers vous. Si, par contre, je pars, je
l'enverrai vers vous »
Il y a là deux expressions pour désigner le mystère de
l'Ascension : «Je pars », dernière rencontre sur cette terre, départ.
«J'enverrai », envoi de l'Esprit Saint, l'Ascension comme épiclèse,
imploration de l'Esprit. Et ces deux traits, départ, envoi de l'Esprit,
structurent toute l'histoire : l'histoire de la Création et du Salut, du
début jusqu'à la fin.
Dans la Création, la créature part... elle sort de la
main créatrice de Dieu. Et Dieu aussi part... car il crée, comme les océans
créent les continents, en se retirant. Dans la Création il y a un départ, et
du Créateur et de la créature. Il y a départ pour se rencontrer à nouveau
plus profondément, c'est vrai, mais il y a départ.
Cependant dit la Genèse, «
l'esprit de Dieu plane sur la face de
l'abîme. » (Gn. 1,2)
Départ et envoi de l'Esprit.
Dans le shabbath, il y a un départ, un lâcher-prise du
monde des choses, du laborieux quotidien. Et il y a encore un départ au
sortir du shabbath pour s'occuper à nouveau des choses de la terre.
A la Création, Dieu fait shabbath, il se retire, il
part, laissant ce monde entre les mains des hommes. Et les hommes
sanctifient le shabbath en partant à la rencontre des visages. Ils cherchent
la face du Seigneur et cherchent, entre eux tous, la face de l'autre, du
frère.
Rencontre des visages. Communion.
La communion est une réalité qui s'enracine en
l'Esprit Saint.
Dans la Révélation au Sinaï, il y a eu d'abord le
grand départ d'Egypte, puis les départs de désert en désert, Sin, Raphidim...
jusqu'à l'arrivée au pied du Sinaï, au lieu de la Révélation.
Et, à nouveau, quarante ans durant, de campement en
campement, « lorsque la nuée s'élevait de dessus le Tabernacle, les
enfants d'Israël partaient pour toutes leurs étapes.
» (Ex.
40, 36) jusqu'à l'étape ultime, devant le Jourdain, avant
l'entrée dans la terre promise :
« Quand vous
verrez, dit alors Josué, l'arche de l'alliance « de l'Eternel votre Dieu, et
les prêtres, les lévites, la porter, « vous partirez de votre lieu. Allez
derrière elle ! »
(Jos.
3, 3)
Départs.... Envois.
Dans le mystère de la Croix, il y a «le départ du
Christ qui s'accomplit à Jérusalem »
( Lc. 9, 31)
dans le don de l'Esprit, lorsque «de son côté
transpercé jaillissent aussitôt du sang et de l'eau ».
(Jn. 19, 34 - Comparer avec Jn. 7, 37-39)
Toute l'histoire de la Création et du Salut est comme
pénétrée d'un parfum de départ, en même temps que d'un parfum d'onction de
l'Esprit.
Et il importe fort que, tous, nous nous laissions
pénétrer de ces deux parfums, dans un double but :
-
pour que chacun mûrisse
dans son altérité. Car partir est un sevrage ; c'est accéder à la maturité
dans l'altérité.
-
et pour que chacun
assume sa responsabilité éthique propre. Car, en même temps qu'il y a départ
et envoi de l'Esprit, il y a toujours don d'une
mitsvah,
d'un commandement.
A la Création, Dieu appelle les étoiles. Et elles
répondent : « Nous voici ! » (Ba.
3, 35) et elles brillent de joie devant Celui qui les a
créées. Pour les étoiles, la Création, c'est la
mitsvah de
s'écrier de joie : «Nous voici ! »
Le shabbath est une
mitsvah, la
célébration du dimanche est une
mitsvah.
La
mitsvah du
Sinaï, c'est pour le peuple juif de répondre : «Nous ferons et nous
écouterons » la Torah qui nous est donnée.
La
mitsvah du
mystère de la Croix c'est : «Suis-moi ! »
«Suis-moi
!... Si je veux que lui demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe !
Toi, suis-moi ! » (Jn. 21, 19-22)
Dans tout départ et envoi de l'Esprit, il y a toujours
don d'une mitsvah,
d'un commandement. Et ce commandement tend toujours à la rencontre
des visages et à la communion à manger ensemble de l'Arbre de Vie pour que
ne se répète plus l'histoire de Caïn et Abel, l'histoire de Lèmekh, de
Nemrod, l'histoire du déluge.
La communion des visages est toujours une Pentecôte.
L'Esprit est là, à la racine, toujours. L'Esprit qui est au cœur de chaque
mitsvah,
commandement, que Dieu nous donne.
Il y a tout cela, et bien d'autres choses encore, dans
ce verset :
«Il est bon
pour vous que je parte, car, si je ne pars pas, le Défenseur ne viendra pas
vers vous. Mais si je pars, je l'enverrai vers vous. »
Après cette méditation, je comprends mieux la
profondeur de l'Evangile de Saint Luc que nous venons d'entendre, dans ses
deux composantes : celle du chapitre 22, tirée du récit de la Passion et
celle du chapitre 24, qui est la finale de l'Evangile de saint Luc.
° Au chapitre 22, Jésus se trouve devant le sanhédrin.
Les grands prêtres l'interrogent et Jésus leur dit :
«Désormais,
le Fils de l'homme siègera à la droite de la puissance de Dieu. »
Qu'est
ce que cela veut dire « siéger à la droite
de la puissance de Dieu » ? Pour
comprendre cette expression, il faut en chercher le
sens dans le livre du Deutéronome, là où est raconté le départ de Moïse de
cette terre. Il est écrit :
« Lorsque Moïse,
homme de Dieu, bénit les enfants d'Israël avant de mourir, il est dit : Le
Seigneur est venu du Sinaï... Il est venu, quittant ses myriades saintes. A
sa droite, une loi de feu — pour eux.
»
(Dt. 33, 1-2)
« Une loi de feu» :
la Parole de la Révélation, qui est feu. C'est la
mitsvah.
C'est le commandement. Jésus, qui siège à la droite du Père, reçoit un
commandement et donne ce commandement à l'humanité toute entière en quittant
ce monde. Désormais, il donne Son Esprit et imprègne chacune et chacun de
nous de sa propre
mitsvah.
° Au chapitre 24, Luc décrit le départ de Jésus. Il le
décrit comme le moment où le grand prêtre, à la fin de la célébration de Yom
Kippour, se retire dans le Temple en bénissant le peuple. Il y a départ.
Mais il faut lire cet évangile dans une « lecture
verticale », avec le verset précédant le passage proposé par le lectionnaire
:
«Et moi, je vous
envoie ce qu'a promis mon Père. Vous, restez dans la ville jusqu'à ce que
vous soyez revêtus, d'en haut, de puissance.
»
(Le. 24, 49)
«Jusqu'à ce que...
» Il y aura donc un « après ». Après, il faut partir... partir
auprès de tous les hommes du monde entier de tous les temps. C'est le départ
et c'est le don de l'Esprit Saint. Jésus part... les apôtres partent... Et
survient dans l'univers la plénitude de l'Esprit.
Partir, c'est un immense mouvement de la Création
toute entière.
Jésus est sorti du Père – Il retourne vers le Père.
Abraham est appelé Yrb[
ivri,
hébreu, du verbe
rb[
avar,
passer. Abraham ne cesse pas de passer. Tout le temps, il part
et il passe, de l'Euphrate jusqu'au Nil. De Dieu à Dieu. Toujours en
partance.
Jésus dit de lui-même,
«le Fils de
l'homme n'a pas où reposer la tête
».(
Mt. 8, 20)
Il n'a cessé de parcourir la Galilée et la Judée, traverser la
Samarie,
«aller vers l'autre rive de la mer
» (Mc.
5, 1)...
monter à Jérusalem pour célébrer les fêtes de pèlerinage et, à son dernier
parcours, célébrer «
le grand
Shabbath » (Jn.
19, 31)
Et parmi nous, maintenant, il ne cesse de passer et
partir. Ses chemins croisent nos chemins où nous aussi nous cherchons à
partir. Et, en partant et passant ainsi, nous laissons des traces, traces du
bien et traces du mal. Des traces du bien, surtout, car le Bien, Dieu, est
un Dieu fort. Mais surtout des traces d'accueil car, dans ces chemins du
partir, ce dont il s'agit, c'est d'accueillir, de recevoir.
Parfois, c'est Dieu qui reçoit l'homme, comme au
Sinaï. Parfois, c'est l'homme qui reçoit Dieu, comme Abraham aux chênes de
Mambré, comme Zachée à Jéricho, Marthe et Marie à Béthanie.
Et de nos jours à nous, Il nous invite :
« Toi, suis-moi !
» (Jn. 21, 22)
et Il s'invite :
«Je suis à la porte
et je frappe.»
(Ap. 3, 20)
Poursuivant
cette méditation, je comprends mieux le verset de la lecture des Actes des
Apôtres :
« Hommes de
Galilée, pourquoi restez-vous là regardant vers le ciel ? Ce Jésus enlevé
d'auprès de vous vers le ciel viendra de la même manière que vous l'avez vu
s'en allant vers le ciel. »
Une nuée vient de dérober Jésus aux yeux de ses
disciples ; et c'est donc la parole que leur adressent alors des anges.
Qu'est ce que cela veut dire : «il
viendra de la même manière que vous l'avez vu partir vers le ciel » ?
Il faut comprendre par là que, à chaque moment présent
de notre vie, Jésus vient. Et il vient comme il est parti, d'une façon
effacée. Toujours, une nuée le dérobe à nos yeux, mais toujours, il est là,
présent : dans le sacrement de l'eucharistie et chacun des sept sacrements,
dans le sacrement du frère, dans les sacrements des événements. Il est là
jusqu'à la fin des temps.
«Et voici, moi, je
suis avec vous tous les jours jusqu'à l'achèvement de l'ère. »
(Mt. 28, 20)
Continuellement, il croise nos chemins. A nous de le
recevoir, ce pèlerin qui n'a pas de pierre où reposer la tête.
Tout cela, c'est le mystère de l'Ascension. C'est
comme une odeur de cette fête, bonne et forte : partir et recevoir l'Esprit,
être toujours en route, toujours prêt à accueillir.
C'est la bonne odeur, aussi, que nous respirons, quand
nous laissons monter en nous le chant du « Notre Père ».
« Que Ton Nom soit
sanctifié
« Que ton règne
vienne. »
La sanctification du Nom, c'est la
mitsvah,
le commandement qui nous est donné, d'accueillir l'Esprit.
« Que ta volonté
soit faite sur la terre comme au ciel. »
Retzonekha,
Ta
volonté a la même valeur numérique, 360, que
shimkha,
Ton
Nom.
Le sens de la demande est : Que ton Nom, ta personne, puisse, à travers
nous, se manifester, être accueilli, sur la terre comme au ciel.
Et cela rejoint le partir, être toujours en chemin,
car la demande du pain quotidien est comme la demande de la manne dans le
désert, la demande d'un homme déjà « en route ».
Tandis que la demande du pardon et du savoir
pardonner, elle, nous « met en route », toujours à nouveau, sans repos, pour
nous conduire à la communion des visages d'où peut jaillir l'Esprit.
Mais reprenons encore la deuxième lecture, celle des
Actes des Apôtres. Les disciples interrogent Jésus :
« Est-ce maintenant le temps où tu rétablis le
Royaume pour Israël ? »
Ils n'ont rien compris, comme nous aujourd'hui qui
croyons toujours trop vite
avoir compris. Ils se placent dans une perspective de
situation « rétablie » où rien ne
bouge. Aucun mouvement. Mais Jésus leur dit :
« Vous recevrez sur
vous une puissance venant du Saint Esprit et vous serez mes témoins, et à
Jérusalem et dans toute la Judée et en Samarie et jusqu'à l'extrémité de la
terre. »
Recevez l'Esprit et partez ! Marc l'énonce ainsi :
«Allez par tout
l'univers !
Clamez l'annonce à
toute la Création ! » (Mc. 16, 15)
Voilà la spiritualité de la fête de l'Ascension : un
immense mouvement !
On peut traduire les deux phases de ce mouvement,
partir – recevoir l'Esprit, par l'image d'une nappe d'eau souterraine. Elle
est invisible, cachée à nos yeux, mais elle est là.
Il était une belle et fertile région bien arrosée des
pluies. Il s'y trouvait de nombreux puits toujours largement alimentés en
toutes saisons sauf un qui, on ne savait pourquoi, restait à sec.
Il le resta jusqu'au jour où l'idée vint de le curer,
de nettoyer ses parois et de déboucher ainsi toutes les cavités par
lesquelles l'eau pouvait lui parvenir.
Et dès lors, lui aussi, il s'emplit d'eau.
Nous sommes des puits, tous, chacun et chacune d'entre
nous, des puits attendant l'eau vive qui, en toutes saisons, les emplira,
pour qu'ils puissent donner à boire à ceux qui ont soif. Mais encore faut-il
pour pouvoir ainsi recevoir et donner, être purs comme les parois propres du
puits et ouverts de tout son être à l'eau de l'Esprit.
Ouvrir à Dieu, ouvrir notre porte à ce pèlerin pour
qu'il entre se reposer chez nous. Alors, de ce que nous avons reçu de Sa
présence, nous pourrons partager et donner. Et donner, c'est de nouveau
partir.
Partir... et
la Pentecôte surviendra
Fr P d'E |