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Le secret de sa
jeunesse? La passion de la vie, tout simplement Le 21 décembre, Soeur
Jeanne-Françoise a fêté ses 90 ans. Elle s'apprête à célébrer un autre
anniversaire: ses 70 ans de profession religieuse dans la Congrégation
de Notre-Dame de Sion.
Soeur Jeanne-Françoise,
c'est d'abord un sourire. C'est aussi une voix, douce et ferme, bien
connue des auditeurs de Fils d'Abraham, l'émission qu'elle anime
sur Radio Dialogue depuis...23ans.
«Aujourd'hui,
confie-t-elle, je
ne vis plus que de la Parole de Dieu. Le livre de Xavier Léon-Dufour,
"Un bibliste cherche Dieu", m'a bouleversée. Je me suis reconnue
dans son témoignage: depuis qu'il est enfant, il sent une présence, un
Autre auprès de lui, avec qui il a une intimité. C'est ce que j'ai senti
toute ma vie. C'est une conversation de tous les instants avec ce Dieu
plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes, comme disait saint Augustin ».
• Cette présence
s'est manifesté très tôt pour vous aussi?
Dès mon enfance, j'ai
voulu donner ma vie au Seigneur. J'ai été élevée à Notre-Dame de Sion, à
Strasbourg, après la Première Guerre Mondiale. J'y ai bu l'amour du
Peuple d'Israël. Vers quinze ans, j'ai senti une grande attirance pour
le Carmel. Mais le choix de Sion s'est imposé à moi : je suis entrée
dans la Congrégation en 1935.
Quelle a é té l'influence
de votre famille?
Elle a été double: mon
père était scientifique, ma mère artiste. Elle nous a ouvertes, mes
soeurs et moi, à la beauté du monde : la nature, la peinture, la
musique. Je ne peux vivre que dans l'harmonie et je change assez
facilement l'ordonnance des choses pour qu'il y ait de la vie...|
Et votre goût de
l'enseignement, d'où
vient-il?
II est génétique! Je suis
issue d'une famille d'enseignants. Mme Lubienska de Lenval, une disciple
directe de Maria Montessori, a été mon maître en pédagogie. Elle nous
demandait de ne pas nous servir de livres avec les élèves et m'a appris
que l'on peut tout redécouvrir par soi-même. C'est pareil pour la Bible:
elle est toujours neuve pour moi !
Votre amour immodéré de la
Bible est, lui aussi, inscrit dans vos gènes?
Je trouve tout dans la
Bible ! Le contact avec la Parole de vie me secoue chaque jour, et la
vie retrouvée dans l'Eucharistie me nourrit quotidiennement. La Parole
de Dieu me façonne, me fait vivre dans l'étude, le partage, la prière.
La Parole, c'est le Christ lui-même : «Le Verbe s'est fait chair et
il a habité parmi nous. » C'est la base de tout. Une Parole qui va
germer et devenir réalité. En hébreu, la Parole, c'est Davar, qui
veut dire à la fois : parole, chose et événement.
Je suis très attentive aux
différentes traductions : elles édulcorent parfois la force du texte
hébraïque qui est un roc. Je lis beaucoup les commentaires et je fais
chaque jour des découvertes avec mes élèves quand nous traduisons à
partir de l'hébreu. Certaines sont très douées, je suis époustouflée...
Votre passion de l'hébreu
et du judaïsme est inséparable de cet amour de la Bible?
Nous ne pouvons pas être
chrétiens si nous n'avons pas ce fondement qui nous est apporté, de la
Genèse à l'Évangile. Ça ne fait qu'un. C'est la base de ma vocation. À
huit ans, je me disais : si je n'aime pas les juifs, je vais faire de la
peine à Jésus, puisqu'il est juif. La vocation de Sion est de semer
l'amour d'Israël et d'être le lien entre le monde juif et le monde
chrétien, d'aimer ce peuple qui nous a donné le fruit merveilleux qu'est
le Christ. J'ai commencé l'hébreu à Paris dans les années soixante. Je
l'ai d'abord travaillé seule, chaque soir, un quart d'heure après les
cours, comme je pouvais... J'ai continué en Belgique, à Toulouse, j'ai
grappillé pendant longtemps ! C'est à Marseille, à partir de 1979, que
j'ai commencé à l'enseigner, en venant ici pour m'occuper du Service
documentation.
Que vous apporte
l'hébreu ?
Ce que j'aime dans
l'hébreu, c'est que, peu à peu, on découvre le sens du texte, à travers
des nuances qu'on ne peut pas donner en français. La structure même de
la langue hébraïque dit quelque chose de la relation entre Dieu et
l'homme. Elle ne comporte que des consonnes. Dieu nous donne
l'essentiel. C'est la part de l'homme de lui donner «la voix » en se
servant de son intelligence.
Dieu donne la colonne
vertébrale et nous y mettons la chair?
Peut-être pas la chair,
mais le rapport avec l'autre. C'est pareil dans nos vies. La Parole de
Dieu va nous donner l'essentiel, mais, si nous n'y mettons pas l'amour
et l'ouverture...
Nous avons beaucoup à
mettre dans la transmission de la Parole. Ce n'est pas un cours que l'on
donne. Il faut qu'on sente que c'est vécu par la personne qui en parle.
C'est ce que savait si bien faire le P. Gérard Grange. Il a été pour moi
un frère. J'aimais en lui ce jaillissement de quelque chose de neuf qui
passait par la fraternité et la convivialité. Il ne parlait pas tout le
temps de la Parole de Dieu, mais il la vivait tellement dans son amour
du Christ et de l'autre. Il était totalement à celui qui était en face
de lui, en le prenant tel qu'il était dans ses épreuves, dans sa vie :
chacun pouvait se considérer comme le préféré. Je pense qu'il nous aide
de là-haut. J'y crois beaucoup! J'attends, avec impatience, celui qui se
sentira appelé à poursuivre sa mission...
Il avait cette même
passion de la transmission.
Il luttait comme moi
contre les préjugés... On dit souvent que les juifs s'enferment dans le
légalisme. Pour moi, c'est exactement le contraire. Il y a un
enrichissement à travailler la tradition juive. Il ne faut pas la
regarder de l'extérieur. Le Shabbat par exemple. C'est le jour où l'on
respire, où c'est déjà la vie en Dieu, dans la relation à Dieu et aux
autres, en dehors des soucis matériels. Il faut en comprendre le sens
profond.
Connaître pour ne plus
dire de sottises.
Je suis étonnée de voir
que beaucoup de chrétiens ne vivent pas assez le dimanche. On va à la
messe pour être en règle... Il faut retrouver le sens du dimanche, en
faire une journée où on est heureux de parler de Dieu, de lire sa
Parole, et avoir une relation vraie à l'autre, puisque Dieu a dit que
tout ce que l'on fait aux autres, c'est à Lui qu'on le fait... Donner de
la joie, la vraie.
Pour vous, vivre, c'est
partager.
C'est fou ce que les
autres vous apportent ! Si j'essaie de leur transmettre la Parole,
combien me la font découvrir sous un autre jour, parce qu'ils traversent
des épreuves que je n'ai pas connues, parce qu'ils ont une autre vision
des choses, plus intelligente, qu'ils ont davantage «creusé». Nous
sommes uniques, et, en même temps, l'autre, le frère, nous est
indispensable. La Parole est inépuisable, elle réagit en chacun
différemment. Quand elle prend chair en nous, elle est vivifiante, c'est
un germe, il y a de la sève !
Vos élèves vous ont
offert un « mélange » pour votre anniversaire, et vous dites que vous
avez beaucoup appris sur vous-même...
Elles ont mis des lunettes
roses... mais elles ont aussi remarqué que, très souvent, j'ai une «
irritation fugace contre les préjugés, les à-peu-près et les mauvaises
certitudes,une désolation devant la bêtise et la méchanceté, et la
délectation de découvrir des écrits riches de sens et précieux».
C'est assez bien vu...
Vous avez beaucoup
d'élèves... Comment concevez-vous votre rôle?
Je n'ai rien à laisser de
moi-même, mais j'ai à retransmettre cette Parole qui m'a construite,
pour qu'elle permette aux autres de se construire, sans passer par moi,
mais par les mots que je replace dans leur contexte biblique.
Mon rôle est simplement
d'être un canal, de transmettre quelque chose qui vient d'au-delà de
moi, en y mettant le moins possible de moi. C'est un travail de tous les
instants. C'est pour ça que je ne me sépare jamais de ma Bible, annotée,
soulignée, vivante !
Mes soeurs me demandent
parfois quand je vais arrêter. Mais je n'ai pas le droit de garder pour
moi les merveilles que je découvre : elles me font vivre et peuvent
faire vivre les autres. Si je suis biblique, je vivrai jusqu'à 120 ans !
Je veux bien, si je peux continuer à faire de l'hébreu, à travailler et
à transmettre un amour fou pour la Parole de Dieu !
PROPOS RECUEILLIS PAR
DOMINIQUE
PAQUIER-GAUIARD
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